Etienne Balibar et Frieder Otto Wolf
14 novembre 17:15 - 18:00

L'État, le public, le commun: trois notions à l’épreuve de la crise sanitaire
Etienne Balibar

Nous ne savons pas quand vont « s’arrêter » la pandémie et la crise sociale qu’elle engendre. Mais nous devons essayer de comprendre ce qui est en train de changer dans la signification des concepts politiques dont nous nous servons pour en affronter les conséquences. Dans l’immédiat, l’un des maillons stratégiques est constitué par la crise du service public.

Les citoyens théoriquement « égaux en droits » ne le sont aujourd’hui ni devant la maladie ni devant les moyens mis en oeuvre pour en protéger la société. On peut donc dire que le service public a détruit le commun, et du même coup il contredit l’universalité qui constitue sa raison d’être. Et cependant il ne peut être purement et simplement aboli au profit d’institutions privées ou d’initiatives citoyennes autogérées.

L’expérience que nous sommes en train de faire nous oblige donc à sortir des oppositions simplistes. Elle autonomise la notion de service public, et lui confère une conflictualité propre. Les médecins et autres personnels soignants ou hospitaliers, soutenus par l’opinion publique, ont produit un effet de communauté qui est profondément politique. Pour autant, il ne vise pas à substituer le commun à l’Etat. Il viserait plutôt à imposer à l’Etat de servir le public, en retirant de l’économie de marché les ressources nécessaires, puis en les mobilisant de façon rationnelle, sous un contrôle démocratique. Arbitre des conflits entre l’étatique et le commun, le service public est aussi l’enjeu de leur confrontation.

Le service public est un enjeu de luttes.
Frieder Otto Wolf

Le service public est un enjeu de luttes. Ceci à tous les niveaux : des plus superficiels – p.ex. budgétaires – aux plus profonds – p. ex. la lutte de classes. Et il y a une conflictualité propre et spécifique : l’universalité des règles, d’un côté, et l’adéquation aux nécessités de la situation concrète, de l’autre. Ceci est valable autant pour le public que pour l’étatique. Avec une différence d’accentuation : Dans l’étatique on a tendance à formaliser (et, pour ainsi dire, figer) l’universalité, dans le commun il y a une ouverture aux spécificités des situations singulières.

Exprimé autrement, la politique dans sa forme étatique privilégie le droit, tandis que la politique dans sa forme communautaire met l’accent sur la justice/justesse des décisions prises. D’où un antagonisme latent dans la pratique politique concrète – qui peut nous mener à la question de comment surmonter l’opposition entre l’étatique et le commun (un écho lointain de la vieille question du dépérissement de l’État).